Le chemin des Moais

Cette petite île isolée est bien sûr connue essentiellement pour ses mystérieux Moais. Pour nous, le mystère a toujours quelque chose d’attirant, et en ce qui concerne l’île de Pâques, l’image d’un musée à ciel ouvert n’est pas surfaite. Les ruines constellent l’île, avec des Moaïs plus ou moins conservés, des sites naturels à couper le souffle, et une ambiance magnétique et mystique, liée aux statues, mais aussi aux habitants, aux vents qui balayent l’île, aux volcans et à la houle du Pacifique. En route sur le chemin des Moaïs.

· RETOUR DANS LE PASSE

Les premiers habitants seraient arrivés entre le IVème et le VIIIème siècle des Marquises notamment. Dernière phase de migration de ces infatigables navigateurs polynésiens. Les Rapa-Nui ont développé une civilisation unique, marquée par la construction de plateformes cérémonielles (les ahus), sur lesquels ils venaient poser les fameuses statues Moaïs.

A partir de là, tout n’est qu’hypothèse. Pourquoi ils faisaient ça, comment ils faisaient, pourquoi de nombreuses statues ont été renversées, comment ils ont disparu… ? Bref, autant de questions en suspens et tellement fascinantes.

Ce qui est plus clair, c’est la suite. Les célèbres explorateurs du Pacifique, James Cook et La Pérouse y sont passés, et on doit la renommée de l’île de Pâques à ce fameux James Cook que l’on ne cesse de croiser dans le Pacifique : statue, rue, nom de bâtiment… il est partout !

Les Péruviens ont ensuite débarqué en 1862 pour réduire au travail forcé un millier de pascuans. Certains furent rapatriés ensuite mais 90% des captifs avaient déjà succombé à la maladie ou à l’épuisement. C’est ainsi que l’île de Pâques a frôlé la quasi-extinction de sa population et qu’il est si difficile de comprendre la civilisation unique qu’avait mis en place les Rapa-Nui. Après les Péruviens, vint le tour des Français et l’évangélisation des insulaires restants. Un certain aventurier Jean-Baptisite Dutrou débarqua avec l’idée d’introduire l’élevage sur l’île. Il prétendit acheter les terres les plus fertiles aux Pascuans, et mit surtout l’île à feu et à sang. De graves incidents éclatent autour de 1870 entre missionnaires et indigènes, et Dutrou est finalement assassiné en 1877.

Puis vint enfin le Chili. Il prit possession de l’ile en 1888, mais la donna rapidement en concession à une compagnie anglaise de laine qui transforma l’île en immense ferme vouée à l’élevage de moutons, et parqua littéralement les habitants dans une zone restreinte, Hanga Roa. C’est ainsi que Tita nous raconte comment ses grands-parents ne pouvaient pas se promener librement sur leur île. Contrairement aux moutons…

Le Chili reprit la main sur l’île en 1953 et inaugura la première ligne aérienne en 1967, début du désenclavement… Aujourd’hui, une tension est palpable entre des Rapa-Nui revendicateurs de leur terre notamment, et les Chiliens qui viennent s’installer pour profiter du développement touristique de l’île. Des petits pas sont faits pour redonner un peu la main aux Rapa-Nui, notamment sur la gestion de leur patrimoine, et donc du parc national, qui est aujourd’hui géré par la Conaf (Corporacion Nacional Forestal) chilienne. En ce qui nous concerne, on espère que cela permettra de conserver, et surtout de restaurer l’extraordinaire patrimoine de l’île de Pâques, car d’un point de vue occidental, nous avons été étonnés qu’il n’y ait pas eu de restauration depuis les années 1960, et qu’autant de Moaïs gisent encore au sol, en proie à l’érosion.

· L’UNIVERS MOAÏ

Qui dit Moaï, dit ahu et pukao. Mais kezako ?

Les ahus seraient un équivalent des marae polynésiens (voir notre article Mythes polynésiens), c’est-à-dire des centres cérémoniels. On en trouve plus de 350 le long du littoral, au moins un par village. Il semble qu’on pouvait également y mettre des sépultures, mais plutôt du gratin rapa-nui. Les autres étaient brûlés.

Côté Moaïs, l’hypothèse probable serait une représentation des ancêtres du clan. Ils seraient des cousins des Tikis polynésiens et auraient évolué vers ces représentations massives et stylisées en pierre. Le débat qui fait rage concerne les techniques de déplacement : les uns affirmant qu’ils étaient traînés sur des sortes de luges et les autres affirmant qu’ils étaient déplacés verticalement à l’aide de corde en les faisant pivoter vers la droite puis vers la gauche (la fameuse marche des Moaïs). Comme rien n’est prouvé, on peut encore choisir son hypothèse préférée !

Enfin on trouve sur certains Moaïs les fameux pukao, des coiffes cylindriques représentant une coiffure masculine répandue à cette époque.

Alors maintenant qu’on maîtrise le lexique, ça se passait où tout ça ?

· LA FABRIQUE A MOAÏS : RANO-RARAKU ET PUNA-PAU

Pour commencer son cheminement dans l’univers Moaïs, direction la carrière à Moaïs, Rano-Raraku. C’est un volcan dont les Rapa-Nui se sont servis comme carrière de tuf et dans laquelle ils taillaient leurs statues. Ici, on sillonne entre des dizaines de statues, en cours de fabrication, prêtes à être déplacées ou abandonnées en raison de défauts découverts a posteriori ou encore cassées lors de déplacement. Des Moaïs immenses sont prêts à être détachés de la roche, tandis que des Moaïs plus petits dévoilent les débuts des sculpteurs. Enfin un Moaï, un peu différent, agenouillé, fait clairement penser à un cousin Tiki, croisé en Polynésie Française…Cette balade à flan de cratère donne vraiment l’impression de remonter le temps et il suffit de regarder ces pierres du passé pour se sentir transportés aux temps des Moaïs. C’est ici que démarre l’incroyable chemin des Moaïs, puisqu’une fois taillées, il fallait déplacer les immenses et pesantes statues jusqu’à leurs ahu, parfois éloignés de 10 à 20km. Une entreprise incroyable qui pose des questions sur les motivations d’une tâche aussi compliquée, mais bien sûr aussi sur sa réalisation. Pour certains, c’était surtout une manière d’occuper la population et d’éviter guerres et conflits sur un tout petit territoire.

A plus de 15km de Rano-Raraku, se trouve Puna-Pau, une carrière de roche volcanique où étaient fabriqués les fameux pukaos. Etant un peu pragmatiques, on a tout de même du mal à comprendre pourquoi ils se sont emm__dés à les tailler sur un autre site et se créer encore d’autres déplacements complexes. Si ce n’est que concernant les pukaos, il suffisait de les faire rouler (ben oui, ils ne faisaient que 8 tonnes). Bien plus simple que de déplacer les énormes Moaïs. Le site est très sympathique, on peut encore voir une vingtaine de coiffes abandonnées, et surtout on profite d’une jolie vue sur le village et la mer.

· LA CÔTE OUEST

On ne fera pas la liste de tous les sites où on peut ensuite aller admirer les Moaïs, ou du moins les ruines de sites cérémoniels, mais nous avons eu envie de partager bien sûr les sites qui nous ont le plus marqués.

Ahu Tahai est le premier site que nous avons découvert en arrivant car il est facilement accessible à côté du village. Une foule de gens viennent y contempler le coucher du soleil et on comprend pourquoi. Le contraste entre la pelouse dense et verdoyante, les lueurs rouges du coucher du soleil, et l’étrange force tranquille qui se dégage des 5 Moaïs assemblés sur leur ahu est tout à fait fascinant.

Ahu Akivi, l’unique ahu à l’intérieur des terres avec ses 7 Moaïs tournés vers la mer. Ces 7 Moaïs représenteraient les 7 premiers explorateurs polynésiens qui auraient découvert l’île et décidé d’y établir leur nouvelle vie. Une impression de sérénité et de puissance s’en dégage et on a envie de regarder dans la même direction qu’eux. Il y aurait une signification astronomique car lors des équinoxes, les sept statues regardent directement le soleil couchant. Pourquoi ? A nouveau, à vos hypothèses !

Ana Kai Tangata, une vaste grotte creusée dans des falaises noires abrite de magnifiques peintures rupestres. C’est aussi l’endroit où vit le fabriquant de waka dans le film Rapa-Nui. On a adoré, et notamment la vue du haut des falaises dans une ambiance de lave figée dans sa descente qui crée un ensemble chaotique avec quelques touches ferrugineuses très esthétiques.

Dans la série immersion dans la vie d’antan, nous avons adoré la découverte du site Ana Te Pahu, où l’on trouve d’anciennes habitations troglodytiques dans un lavatube (tunnel de lave formé par la solidification en surface d’une coulée de magma restée fluide à l’intérieur) entourée d’un jardin sauvage où poussent patates douces, taros et bananiers… Un moment un peu aventurier et très grisant dans cette île où l’on trouve de nombreuses grottes.

· LA CÔTE NORD

Une côte qui attire, notamment pour sa très jolie plage de sable blanc, la seule de l’île, sur le site d’Anakena. Une foule de Chiliens, tendance tropéziens, s’y pressent pour y prendre le soleil et boire quelques cocktails dans ce magnifique endroit : une étendue de sable blanc qui se termine en dune, ce qui tranche fortement avec les prairies vertes environnantes, et surplombée par sept Moaïs, encore coiffés pour certains de leurs pukaos, et joliment sculptés dans le dos. On ne s’en lasse pas.

Malheureusement tous les sites n’ont pas la chance d’avoir encore leurs Moaïs debout. D’ailleurs pour la plupart, ils ont été retrouvés face contre terre, soit renversés lors des guerres tribales ou par les éléments déchainés, tempêtes, tsunamis… Ainsi à Ahu Te Pito Kura, gît à terre un immense Moaï de près de 10m. Ce serait le plus grand jamais déplacé depuis la carrière de Rano Raraku, et qui soit arrivé entier sur son ahu. On y trouve aussi des pierres magnétiques dont l’utilisation est elle aussi mystérieuse.

Les Rapa-Nui étaient donc des sculpteurs hors pair, et sculptaient aussi des images de la vie quotidienne. On trouve de nombreux pétroglyphes sur l’île. Pour autant, Papa Vaka ne nous a pas laissé un souvenir mémorable, même si on a bien aimé le pétroglyphe de requin. En revanche, les éléments sont en train de sérieusement attaquer le site et on sent un manque de moyens pour la préservation.

· LA CÔTE SUD

Ahu Vinapu fait partie de ces sites qui soulèvent de nouvelles questions : les Incas sont-ils venus à l’île de Pâques ou les Rapa-Nui sont-ils allés chez les Incas ? Pas de réponse, mais un constat : la construction de l’Ahu Vinapu est unique et correspond au mode de construction des Incas, tel qu’on le retrouve notamment au Macchu Picchu…

Nous avons ensuite traversé deux sites où les Moaïs gisent malheureusement à terre, mais où on peut imaginer facilement la grandeur des sites autrefois. Le paysage sublime sur l’océan est en soi une récompense à la ballade et cela permet d’appréhender le nombre de villages qu’il devait y avoir auparavant, et donc le nombre d’habitants. On retrouve d’ailleurs quelques traces de leur habitat si particulier : les maisons bateaux, des maisons en forme de canoë, très étroites et très basses, dont les fondations étaient en pierre, mais surmontées de toit de palme, et qui ne servaient a priori qu’à dormir, tout le reste de la vie se déroulant à l’extérieur.

Dans le palmarès des sites rapa-nui, se détache bien sûr l’Ahu Tongariki. On y trouve 15 statues, et on remercie les Japonais qui ont investi ici et ont permis de remettre en place les statues suite au tsunami de 1960. On ne se lasse pas d’observer ces statues qui dominent les vagues océaniques, sur le plus grand ahu jamais construit. On y est revenu pour le lever du soleil, on l’a observé depuis le Poike, on est repassé devant pendant notre tour de l’île… Mais d’où vient cette fascination ?

· ET UN JOUR, ILS VENERERENT L’HOMME OISEAU

Soyons clair, d’un point de vue visuel, le Rano-Kau, c’est notre chouchou. Ce cratère sur le troisième sommet du triangle, est spectaculaire. Il abrite en contrebas une flore bien spécifique, dont la totara, sorte de roseau, qui donne une ambiance mi-lac, mi-prairie. Cet incroyable cratère, très bien dessiné, surplombe la mer d’un bleu cobalt. Pas étonnant que les Rapa-Nui aient choisi ce lieu pour y construire le très particulier village cérémoniel d’Orongo, où il s’adonnait au culte de l’homme-oiseau, Make-Make, homme à tête de sterne.

Chaque année au printemps avait lieu un grand rassemblement à Orongo, lorsque les sternes revenaient. Les hopus, représentants des chefs de chaque clan, entraient en compétition pour la conquête du pouvoir politique et religieux. La compétition était extrêmement difficile. Les hopus descendaient la falaise d’Orongo avant de se jetter à la mer puis nageaient à l’aide d’une gerbe de roseau (sorte de bodyboard rapa-nui), jusqu’à l’îlot Motu Nui à 2km de la côte (vraiment pas la porte à côté), où chaque hopu s’installait auprès d’un nid de sterne. Le premier hopu qui voyait pondre la femelle sterne qu’il avait choisie, devait ramener l’œuf à l’Ariki Nui (le « roi » de l’île). Par cet acte, le hopu devenait Tangata Manu pour un an « homme-oiseau », et était notamment responsable d’arbitrer les conflits entre clans. Il était « neutre » et sacré, et vivait en réclusion pendant un an.

Il semble que ce culte ait détrôné celui des Moaïs et du culte des ancêtres car les observateurs qui assistèrent au culte de l’homme-oiseau nous révélèrent qu’à ce moment-là, les Moaïs de l’île avaient déjà été renversés et gisaient à terre, vraisemblablement suite à des guerres tribales. A nouveau, on ne sait pas pourquoi et quelle en fut la source, mais il est certain que cela représente un changement important dans l’équilibre du pouvoir, des croyances religieuses, de la structure sociale et du sentiment de propriété.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s