A la découverte d’une minorité ethnique avec Captain Hook

Dans notre découverte du plateau des Boloven, notre loueur belge, Mr Yves, nous avait recommandé de faire une halte dans le petit village de Kakphoungtai, où un certain « Captain Hook » était supposé faire une extraordinaire visite de son village et de sa communauté atypique, et proposer également un logement « chez l’habitant ». On décrit souvent le Laos comme un agrégeât de minorités ethniques, variant de 49 à 134 selon les sources officielles ou non.

Ayant envie d’une expérience authentique, nous avons donc opté pour la formule nuit chez l’habitant et visite de cette communauté pour vivre un vrai temps d’immersion. Nous avons trouvé au bord de la route une pancarte en bois annonçant le « homestay » de Mr Hook à 150m dans les terres. Les villageois voyant des Falang (occidentaux) passer sur leur chemin en terre, se sont ensuite empressés de nous indiquer la direction de la maison de Mr Hook.

Un jeune femme tout sourire nous a gentiment accueillis, nous expliquant que 2 jeunes femmes avaient pris l’une des 2 chambres proposées, et qu’il n’en restait qu’une alors que nous arrivions à 4, nos collègues franco-canadiens étant toujours de la partie. Mais comme au Laos, l’hospitalité est primordiale et que la proximité est habituelle, le début d’un pseudo problème d’espace a été réglé en 1 minute : les 2 jeunes femmes logeraient dans la maison principale, et les 2 couples prendraient chacun une chambre.

Nous avons ensuite partagé le dîner avec nos hôtes et un certain nombre de personnes, pas vraiment identifiées, pour certaines vivant là, et pour d’autres semblant juste passer le temps d’une soirée, mais toutes ayant un lien familial plus ou moins important. Les femmes ont préparé le dîner dans une pièce à côté, servant de cuisine, et y ont mangé, tandis que les hommes, les enfants et nous-même mangions dans la pièce principale, à même le sol sur des nattes en feuilles de bambou. Trois plats nous furent servis : un délicieux larp de poisson, du riz gluant, et des morceaux de poisson au court-bouillon, tout cela arrosé d’une Beerlao. Les 6 Falangs avaient leur propre plat sans piment où chacun venait piocher à la main pour manger, de la même manière que nos hôtes. Une fois le repas terminé, ce qui est plutôt expédié au Laos, la télé avec parabole, a été mise en marche, et toute l’assemblée semblait fascinée par une version inquiétante des « Bronzés font du ski », version film à frisson, tout cela en fumant tranquillement quelques bangs.

Non, vous ne rêvez pas. Cette communauté fume des bangs, à tout âge, et à tout moment de la journée. Les pipes sont très grandes, et d’après notre hôte, ce ne serait que du tabac et de la canne à sucre, mais nous ne saurons jamais ce qu’il en est réellement… Le spectacle de ces hommes se passant tranquillement leurs bangs, ainsi que les enfants prenant le leur, est assez… stupéfiant ! Les enfants commencent à fumer dès leur 2 ans, et les femmes comme les hommes, se partagent cet ustensile. Cela étant, ce n’était pas la seule occupation de la soirée, et ne pensez pas que nous avons passé une soirée en compagnie de drogués comateux. Cela fait partie de leur us et coutumes, un peu choquantes dans notre vision occidentale, mais nous avons pu échanger avec eux, et surtout avoir quelques moments réjouissants comme toujours avec les enfants… un nouveau constat de cette capacité à entrer en relation sans que les mots ne soient nécessaires.

Une petite heure plus tard (20h), on nous a proposé d’aller également nous relaxer, et nous avons donc opté pour le sommeil ! Dans le palmarès des nuits chez l’habitant, on peut dire qu’on a aimé. C’est sûr, on ne va pas se mentir, ce n’est pas le palace, et on oublie la baignoire avec peignoir et pantoufle, mais nous avons été agréablement surpris de voir des draps propres, une moustiquaire en très bon état, et une petite couverture pour nous protéger de la fraîcheur de la nuit. Concernant le matelas, il avait bien l’apparence d’un matelas, mais pas du tout le confort, qui ressemblait plutôt à celui d’une planche de bois. Et comme tout le monde se pose la question : mais comment ça se passe pour la douche et la toilette ? La douche est faite avec un système en bambou qui amène l’eau : eau courante donc, mais bien sûr froide. De l’autre côté de la cloison, on trouve des toilettes à la turque, avec là aussi un tuyau pour se rincer, se laver les mains, mais aussi les dents. Amis poètes, bonsoir !

Comme nous avons commencé notre périple en Mongolie, et que notre système de références a été complètement chamboulé depuis, ce logement nous a paru tout à fait confort, et de toute façon, pas question d’attendre mieux dans un endroit où les habitants n’ont même pas l’intimité d’une chambre par couple, voire pour certaines maisons, ils peuvent vivre jusqu’à 70 ensemble.

Après une nuit animée par la proximité des autres villageois (quelques discussions, promenades nocturnes ou besoins pressants) mais surtout des animaux (une vache avec sa cloche, les coqs toujours aussi déréglés, les cochons en train de chercher à manger, et les chiens qui ont l’habitude de dormir à l’intérieur et n’hésitent donc pas à gratter à la porte), nous nous sommes retrouvés autour d’un délicieux petit-déjeuner concocté par Ho, l’épouse de Captain Hook, et accompagné d’un café « torréfié » par Captain Hook, et d’un thé vert au jasmin maison. Petit moment d’éveil pour nos papilles !

Ensuite Mr Hook nous a emmené découvrir sa communauté, les Kaleum. Et là, quelle surprise ! Loin de l’image d’un petit monsieur fumant son bang, nous avons découvert l’érudit du village. Dans cette communauté de 724 habitants, il est sûrement l’un des rares à avoir fait des études, et à avoir été jusqu’à l’université. Un professeur bienveillant l’aurait aidé à affronter les réticences familiales, mais surtout à décrocher une bourse, ce qui lui a permis d’aller à l’université à Bangkok.

Dans ce village où les mariages sont arrangés dès les 8-10 ans, Hook s’est donc opposé du haut de ses 8 ans, refusant la femme proposée par ses parents, qu’il proposa de céder à l’un de ses cousins, puis il refit de même au lycée, la cédant cette fois-ci à son frère. Plus tard lorsqu’il était à l’université ses parents lui ont fait croire que sa grand-mère était mourante pour le faire revenir à la maison, et une fois rentré, l’ont obligé cette fois à se marier.

Ceci explique d’une part l’érudition surprenante de cet homme, qui nous a fait un exposé encyclopédique et passionnant sur le café, cette incroyable plante que sa communauté cultive et revend. Il nous a fait voyager dans l’histoire du café et a même été capable de nous donner envie, nous « non-buveurs » de café, de tester une recette maison supposée transmettre tous les arômes extraordinaires de son arabica, sans aucune amertume. A tester.

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Nous avons ensuite parcouru les contours du village entre plantations de café, abrités sous l’ombre de grands et magnifiques arbres fruitiers, petits potagers, jungle « humanisée » où poussent de nombreuses plantes médicinales dont la communauté se sert régulièrement : aspirine locale, anti-diarrhées, anti-migraines, shampoing naturel et nous avons même pu retomber en enfance en faisant quelques bulles avec la sève « savonneuse » d’une de ces plantes extraordinaires.

Au gré de cette balade, cet homme atypique a eu à cœur de partager avec nous quelques-unes de ces traditions qui nous paraissent parfois très étranges.

  • Les femmes accouchent au cimetière

Lorsque les femmes accouchent, dans cette communauté finalement très pragmatique (si l’on considère cela avec recul et humour), elles partent seules avec une autre femme, au cimetière des femmes mortes en couche. Ainsi, si elles ne survivent pas, elles sont déjà sur leur lieu d’enterrement, sachant qu’un rituel est alors pratiqué, et qu’elles sont enterrées debout en 3 étapes : les jambes, puis le haut du corps, puis enfin la tête est recouverte. Si elles survivent en revanche, elles rentrent au village au bout d’une ou deux semaines. Un feu les attend au milieu du chemin, qu’elles doivent enjamber pour laisser à l’extérieur du village les mauvais esprits qu’elles auraient pu ramener du cimetière.

  • Donner un nom au nouveau-né peut prendre du temps, beaucoup de temps…

Tous les nouveau-nés portent d’abord le même prénom. Un prénom neutre, qui veut dire, « celui qui n’a pas encore de nom ». En effet, le nom n’est donné qu’une fois que le père ou la mère a eu un « bon » rêve le soir de pleine lune où le prénom semble lui avoir été suggéré. Cela est soumis à la validation et l’interprétation du guru, qui est là pour pénétrer le secret de ces rêves et communiquer aux parents le prénom que le rêve a suggéré. Hook a eu ce fameux rêve pour son 2ème fils : il a rêvé d’une pêche miraculeuse dans leur rivière. Et leur second fils a ainsi eu un prénom dont la traduction semblerait être « filet de pêche ». Evidemment en version française, c’est carrément ridicule, mais on vous assure qu’en version kaleum, c’est tout à fait poétique et pas du tout étonnant. En revanche, si le rêve ne vient pas, l’enfant peut passer jusqu’à 4 ans avec son prénom de transition, avant d’avoir son prénom définitif.

  • Mariage précoce et arrangé

Les mariages sont arrangés par les parents dès l’âge de 8-10 ans. Il n’est donc pas rare de voir des jeunes filles enceintes à 13 ans. Dans un village de 724 habitants, cela semble compliqué d’éviter la consanguinité, mais nous ne savons pas si d’autres communautés kaleum peuvent être sollicitées pour ces arrangements.

  • Une polygamie qui vaut chère… en animaux

La polygamie est de rigueur, même si le gouvernement du Laos semble vouloir faire interdire cette coutume. Au sein des kaleum, la formule est simple : plus un homme a de femmes, et moins il aura de travail. C’est donc très bien vu. D’autant plus que si les parents sont les grands sélectionneurs de la première épouse, le mari a libre choix, ensuite, de choisir de nouvelles épouses, pour peu qu’il ait les moyens de payer la dot ! Ce qui n’est pas le cas de notre hôte par exemple. Concernant la dot, nous avons là un petit point brumeux concernant le nombre précis d’animaux, mais ce que nous en avons compris, c’est qu’une femme, vaut de nombreux buffles, cochons et chèvres… Amis du féminisme, fuyez !

  • Construire son cercueil avant sa mort

A la lisière du village, on peut découvrir quelques huttes qui abritent des cercueils en bois sculpté. En effet, tout kaleum se doit de préparer un cercueil pour toute sa famille de son vivant.

  • Des cimetières différents selon la nature de la mort

Dans les croyances animistes des kaleum, il faut des cimetières différents selon que l’on meurt naturellement, par accident, ou en accouchant. Nous avons déjà développé le type d’enterrement réservé aux femmes mortes en couche. Concernant les morts accidentelles, cela peut impliquer que la personne n’a pas encore eu le temps de construire son cercueil et tout un protocole doit être respecté et le cercueil sera alors un cercueil en bambous. Pour les morts naturels, le cercueil a été construit du vivant de la personne, et la procédure est plus simple. Mais si cela tombe au cœur de la saison du riz, le défunt est mis dans le cercueil, mais la cérémonie aura lieu plus tard. Le riz est prioritaire.

  • Croyances animistes & forêt magique

Les kaleum vénèrent un grand nombre d’esprits, qui habitent dans tous les éléments naturels. Il existe donc un grand nombre de rituels en lien avec ces croyances, dont le fait de porter très tôt un tatouage, censé protéger des mauvais esprits. Un autre rituel consiste une fois par an à se rendre dans une forêt sacrée, en lisière du village, pour faire des rituels, qui accompagnent une demande spécifique. Seuls les hommes sont autorisés dans cette forêt, et les demandes sont souvent accompagnées de sacrifices d’animaux. Nous avons, lors de notre passage, assisté au départ dans la forêt de quelques hommes, qui partaient faire des sacrifices (un jeune cochon et un jeune poulet) pour demander de l’aide à un esprit guérisseur, car la sœur de notre hôte était malade.

D’autres cérémonies peuvent avoir lieu au centre du village, dont une, en particulier, qui a lieu une fois par an, qui consiste en la mise à mort d’un bouc-émissaire. Chaque villageois frappe le bouc-émissaire choisi (un animal, souvent un chiot…), transférant par cet acte de violence l’ensemble de ses malheurs sur lui. Lorsque le malheureux meurt, l’ensemble des maux et des mauvais sorts du village est censé partir avec lui. Ames sensibles s’abstenir…

  • Parler de l’avenir est tabou

Sur un registre plus léger, mais lié aux superstitions, il est tabou de parler de l’avenir. Nul ne peut prédire l’avenir, ni même présumer de ce qui adviendra, et parler du futur porterait malheur.

Après avoir vu tout cela, on peut être choqué, surpris, dégoûté, intrigué, fasciné, ou carrément convaincu, ou tout simplement avoir envie de se réfugier dans notre propre culture et nos propres croyances. Mais finalement, ce que nous nous sommes surtout demandés, c’est : est-ce-que cet homme est heureux ? Car lorsque les écarts sont si grands, et que la compréhension de ces pratiques nous paraît si étrangère, c’est peut-être la seule question qui nous semblait avoir un sens. Le bonheur n’est-il pas un objectif universel ?

A cette question, Mr Hook répond dans son anglais parfait : « so, so », vous comprendrez « couci, couça ».  Nous lui demandons ce qui est difficile pour lui. Il répond que le plus dur est de ne pas être libre d’aller où il le souhaite dans ce village où il a été « pris au piège » de ses parents, car ayant eu des relations sexuelles avant son mariage, il n’a pas le droit d’entrer dans les maisons des autres villageois, si ce n’est sa famille directe. Il a enfreint une règle clé. Nous imaginons aussi qu’il éveille certaines jalousies de par son érudition et le fait qu’il instruise des touristes. Mais il ne nous le dit pas. Modestie ou mauvaise interprétation des falang?

Nous lui demandons alors s’il voudrait changer sa vie. Il nous répond : « dans ma culture, je ne peux pas parler de l’avenir ». Oui c’est vrai, il nous l’a déjà expliqué. Mais nous insistons. Sans nous parler de ce qu’il aimerait faire comme changement, souhaiterait-il faire des changements ? Il nous répond ce simple petit mot : « oui » avec un sourire triste, avant de plonger sa tête dans son bang. Bonne chance Captain Hook !

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Captain Hook nous montre comment faire des bulles avec des produits 100% naturels!

8 réflexions sur “A la découverte d’une minorité ethnique avec Captain Hook

  1. Captain HOOK avait bien eu l’idée de « crocheter » les lourdes traditions pour s’évader dans le monde mais la fausse mort de sa grand mère en a fait un érudit local, quelle différence avec nos campagnes du début du XXéme siécle? aucune, vraiment aucune, l’espace est celui du vase clos ou de génération en génération on s’organise non pas pour évoluer mais pour ne rien perdre du mythe du « ce qui est ancien est meilleur », c’est le « moun païs » pratiqué par des gens de progrès, le monde n’évoluera pas par eux mais ils sont le musée vivant de l’archaïsme dont notre culture a besoin.

    J’ai été frappé par cette relation à la mort, on accouche au cimetière en cas de malheur en couches, on fabrique son cercueil durant sa vie, en cas d’accident on a droit au cercueil ventilé en bambou…par contre j’ai bien aimé la priorisation de la récolte de riz à l’enterrement, il y a de l’espoir pour demain même s’il ne faut pas en parler!!

    Grosses bises.

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  2. Jeremy

    Wow. Un vrai rapport d’ethnographes dans une des finalements plus si nombreuses que ça communautés encore en marge de la globalisation en marche. Bonne continuation de voyage !

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  3. Ping : Sud Laos, de Vientiane aux 4000 îles – Mythe the World

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